Les syndicalistes rennais de PSA partiront la tête haute

09/05/2013

Triste 1er mai, partout. À Rennes, l'usine PSA, qui fut une locomotive de l'industrie de l'Ouest, lance ce 2 mai son dernier plan social : encore 1 400 emplois en moins. De 12 000 salariés il y a cinq ans, elle va tomber à 4 000 l'an prochain. La crainte de la fermeture est maintenant dans toutes les têtes. Syndicalistes chevronnés et mémoires de l'usine, Patrice Liger, Michel Bourdon et Noël Alix tiendront jusqu'au bout. « Dignement ».


Les syndicalistes rennais de PSA partiront la tête haute
Ces deux-là - c'est bien connu à l'usine de La Janais -  ne s'entendent pas. Entre Patrice Liger (CFDT) et Michel Bourdon (CGT) prospère depuis des années l'une de ces vieilles brouilles qui sentent bon le syndicalisme français. Surtout quand ça va mal, surtout quand l'on se sent impuissant : est-ce que les syndicats ont jamais empêché une multinationale d'amputer ou de fermer une usine ? Empêché un drame comme celui qui se joue à Rennes ?
 
D'un côté donc, dans la même rue du Portugal, Patrice Liger, 55 ans, CFDT. De l'autre les cégétistes Michel Bourdon, 58 ans et son collègue Noël Alix, 51 ans. Plus de trente ans de vie commune, sur les chaînes et tous les fronts. Et, tout jeunes déjà, des rebelles. 

Patrice Liger a été exclu de son lycée technique à 14 ans pour participation à une manif : « Je tenais les grilles, ça me plaisait ».Michel Bourdon, le Finistérien  de naissance, a de qui tenir : père cégétiste, mère communiste à Douarnenez. Quant à Noël Alix,« Je me souviens, dit-il  : à 7-8 ans, j'ai été touché par la révolte de Jacquou le Croquant. »

Noël Alix est bien représentatif du milieu où Citroën a puisé sa main d'œuvre docile : « On était huit à la maison, à La Baussaine, près de Tinténiac ; ma mère travaillait à la ferme et à la maison ; mon père était ouvrier agricole, plutôt de la droite gaulliste ; j'ai connu la servitude de mon père : "Merci, monsieur le comte" ... » Mais « la mère était plutôt de gauche, c'est elle qui allait chercher la paye du père. » Noël Alix tient de sa mère. 
 

Le poids de l'histoire

Patrice Liger est arrivé le premier chez Citroën, fin 76, à 18 ans, à l'usine annexe de La Barre Thomas. Son père y travaille déjà.  Au début, il se « tient à carreau ». L'usine est dominée par le syndicat de nervis CFT qui deviendra la CSL sitôt après, en 1977, à la suite de  l'assassinat à Reims du syndicaliste CGT Pierre Maître par un commando CFT. Patrice Liger se rebiffe parfois : alors il est muté à La Janais, à Aulnay, puis revient... Et puis arrive mai 81, la victoire de Mitterrand, la gauche au pouvoir. En septembre, une section CFDT naît dans l'usine : ils sont huit dont Patrice Liger.
 
La CGT est là aussi, avec une demi-douzaine de militants dont Michel Bourdon. Parti de son garage de la banlieue rouge, à Saint-Ouen, pour rejoindre sa Bretagne natale, le fils des communistes finistériens passe dans les ateliers de peinture de La Janais pour convaincre des salariés asservis de voter CGT : en 1982, l'usine connaît ses premières élections libres. Noël Alix le rejoint à ce moment-là. La CGT grimpe à une centaine d'adhérents.  

Il faudra cependant encore plus de quinze ans - l'ère de l'impétueux PDG Jacques Calvet, l'unificateur de Peugeot et Citroën - pour que la direction de l'usine et le syndicat CSL se civilisent. Patrice Liger, Michel Bourdon et Noël Alix vont devoir lutter tout ce temps pour faire accepter la simple liberté syndicale. Pour Michel Bourdon, la lutte contre les discriminations s'est conclue en 1998 par une victoire devant les tribunaux. L'arrivée du PDG Jean-Martin Folz, en 1997, a changé le climat ; à la CSL, disparue en 2002, a succédé le plus modéré SIA. Mais gomme-t-on l'Histoire ? 
 

Patrice Liger (CFDT)
Patrice Liger (CFDT)

« C'était l'usine de la peur et ça l'est resté chez les anciens »

C'est dans cette atmosphère qu'un vent mauvais s'est levé sur l'usine. Depuis quelque trente ans, la compétition mondiale l'a déjà beaucoup bousculée. Fini, par exemple, le travail à la chaîne. Enfin... « Pour moi, c'est toujours resté la chaîne, déclare aussi Patrice Liger ; sur la ligne, les tâches ont été regroupées et sont plus importantes, on ne peut plus regagner du temps par de petites combines, ou alors il faut être entraîné comme un sportif. »  

Les hauts et les bas de l'activité, ils les ont aussi toujours connus. Le succès de la BX ou l'échec de la XM, les périodes de chômage et de suractivité (jusqu'aux Rmistes qu'on va recruter en ville)... La flexibilité, assurée surtout par une masse d'intérimaires, est depuis longtemps entrée dans les mœurs. Mais soudain, en 2007, l'histoire de l'usine prend un tournant, la fatigue au boulot passe après le pire : un plan de 1 800 suppressions d'emplois tombe, les intérimaires disparaissent, La Janais entame une descente aux enfers. 

En cinq ans, quelque 6 500 emplois ont disparu, l'équivalent de deux usines d'Aulnay, quasiment sans bruit, sans colère.« C'était l'usine de la peur et ça l'est resté chez les anciens », note Patrice Liger.  « Les gens sont choqués mais restent tranquilles chez eux », constate Michel Bourdon. L'usine des ouvriers-paysans n'a rien à voir avec sa sœur d'Aulnay. La masse des plus de 55 ans, les Indemnités de départs (plus de deux ans de salaire), les propositions de formation et de reclassements, toutes les formes de "départs volontaires" ou de licenciements déguisés ont réussi à amortir un choc pourtant colossal.
 

Les cégétistes Noël Alix (à g) et Michel Bourdon
Les cégétistes Noël Alix (à g) et Michel Bourdon

« Je ne partirai pas comme un chien battu»

Pour les 1 400 du dernier plan, la direction, à part 250 « congés seniors » (65 % du salaire brut durant trois ans avant la retraite) ne peut plus guère proposer que des mobilités internes ou des reclassements externes, et compter sur des entreprises attirées sur le site, devenu bien vide, de La Janais.  Une vague de "vrais" licenciements se profile. 

Déjà, le mois de travail moyen n'est plus que de treize jours en deux équipes ; en ce moment, la production est arrêtée près d'un mois, jusqu'au 13 mai, et l'an prochain, donc, ils ne seront plus que 4 000. Quel est l'avenir de PSA-Rennes ? « Aucun signe ne montre que La Janais a un avenir, ils ont choisi de casser l'usine, ils n'ont pas fait assez d'investissement pour une entreprise de cette taille-là », tranchent les deux responsables de la CGT, devenu syndicat majoritaire en 2010. 

« Dans la tête de la plupart des gens, l'usine est morte », remarque, aussi fataliste, Patrice Liger. « Ce qui fait peur, poursuit le syndicaliste CFDT, c'est le trou important d'ici 2017 dans les prévisions de la direction et l'on ne sera plus que 4 000 à virer. » Le seul engagement, en effet, de PSA, est que Rennes produira la remplaçante de la C5 dans quatre ans... 

En vieux rebelles et routiers du syndicalisme, les trois hommes vont continuer à lutter de manière différente, selon leur culture syndicale, mais à lutter jusqu'au bout. Individuellement, Patrice Liger et Michel Bourdon n'ont pas trop de souci à se faire :  la retraite n'est pas loin. Pour Noël Alix, c'est tout autre chose :  « J'ai 51 ans et il ne faut pas se voiler la face, je serai dans le plan. Je me prépare à ça aussi. C'est une inquiétude, il faut vivre avec. Mais je ne partirai pas comme un chien battu. La pire des choses serait que la CGT baisse les bras. Je quitterai dignement. » 

Michel Rouger